De quarante à soixante ans

Il y a dans une assemblée de gens mûrs quelque chose d’imperturbable; on devine des organismes qui ont digéré tous les plats lourds, amers, épicés de la vie, qui ont éliminé tous les poisons, qui sont pour dix ou quinze ans dans un état d’équilibre parfait, de santé morale enviable. Ils sont satisfaits d’eux-mêmes. Ce pénible et vain travail de la jeunesse, par lequel elle essaye d’adapter le monde à ses désirs, a déjà été accompli par eux. Ils ont échoué et, maintenant, ils se réposent. Dans quelques années, de nouveau, ils seront agités par une sourde inquiétude qui, cette fois-ci, sera celle de la mort; elle pervertira étrangement leur goût, les rendra indifférents, ou bizarres, ou quinteux, incompréhensibles à leur famille, étrangers à leurs enfants. Mais, de quarante à soixante ans, ils jouissent d’une paix précaire.

(Irène Némirovsky, Chaleur du sang)


Dieu, ma mère et moi

… j’exerce depuis longtemps un métier de mystificateur patenté, le journalisme, qui consiste à expliquer aux autres ce qu’on ne comprend pas soi-même.
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– Alors, laisse dire. Il ne faut pas en vouloir à l’église. Dieu, c’est quelque chose qui nous dépasse. L’église a essayé de le mettre dans un cadre où il n’entre pas. Dès qu’on essaie d’être précis et de le réduire à des mots, on devient risible et pathétique. Sur ce plan, il n’y a une religion pour racheter l’autre.
– Tu veux dire qu’elles sont toutes bêtes?
– Non. Elles font ce qu’elles peuvent. Mais nous ne sommes pas à la hauteur, tu comprends. Nous ne sommes que des humains et quand, comme moi, on a vécu une guerre, il y a au moins une chose dont on est sûr: certains d’entre nous sont pire que des animaux. Regarde ce qui est arrivé à Jésus quand il a essayé de nous élever. Il faut être chrétien, rien que pour le Christ. Il le mérite.
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Il faut se méfier des textes sacrés ou des manuels religieux. Ils ne restituent jamais la substantifique moelle de la religion qu’ils ont pour objet de célébrer. Ils galèjent, ils caricaturent. Parfois même ils défigurent. C’est vrai de la Bible comme du Coran ou du Tao-té-king, avec des pages qui, selon le cas, exudent la haine ou la bêtise. Comme disait Julien Green, „la pensée vole et les mots vont à pied”.
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Je ne me lasserai jamais de dire que l’homme est le seul animal de la Création qui a la queue devant et qui court derrière elle. D’où la supériorité de la femme qui, ne serait-ce que par son anatomie, a quelques longueurs d’avance dans l’ordre de l’évolution selon Darwin. Elle en sait plus long sur l’amour.
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Voilà où mène la conception du Dieu Créateur barbu et autoritaire, celui que ma mère appelait le Dieu de tableau. Elle rabaisse le Seigneur, elle le rapetisse, jusqu’à en faire un vieillard irritable, voire acariâtre, qui ne souffre pas une contradiction.
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Il a fallu mille ans à la chrétienneté pour découvrir la joie. Jusque-là, elle s’était contentée de la consolation.
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Les religions meurent de l’esprit de sérieux. La foi sera joyeuse ou ne sera pas.
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Descartes ou le philosophe qui s’occupe de tout. Il ne se pose aucune question, il apporte toutes les réponses. Avec sa haute idée de lui-même, il disait qu’il allait s’ennuyer après sa mort, à regerder le Père éternel pendant dix mille ans. Il ne lui est jamais venu à l’esprit que c’est le Père éternel qui allait s’ennuyer.
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Moi: Vous priez?
Mailer: Je pense que Dieu rit de ceux qui prient. De tous ces gens qui lui lèchent le cul pour obtenir quelque chose. Vous ne priez pas si vous êtes croyant. Il est forcément au courant de tous vos petits secrets.
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Je suis le roi de mes livres et me couche chaque soir au milieu de ma cour. … Quand viendra le temps de fermer le cercueil autour duquel je tourne aujourd’hui, je demande qu’on me mette en terre avec mes livres. Je voudrais pourrir avec eux qui ont fait de moi ce que je suis.

(Franz-Olivier Giesbert, Dieu, ma mère et moi, Gallimard 2012)


La vie, pêle-mêle

– Monsieur Hamil, est-ce qu’on peut vivre sans amour?
– Oui, dit-il, et il baissa la tête comme s’il avait honte.
[…]

Pendant longtemps, je n’ai pas su que j’étais arabe parce que personne ne m’insultait. On me l’a seulement appris à l’école.
[…]

Au début je n’avais pas de mère et je ne savais même pas qu’il en fallait une.
[…]

J’avais déjà neuf ans ou autour et on pense déjà, à cet âge, sauf peut-être quand on est heureux.
[…]

J’ai jamais compris pourquoi on ne permet pas au putes cataloguées d’élever leur enfant, les autres ne se gênent pas.
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On a dormi le sommeil des justes. Moi, j’ai beaucoup réfléchi là-dessus et je crois que Monsieur Hamil a tort quand il dit ça. Je crois que c’est les injustes qui dorment le mieux, parce qu’ils s’en foutent, alors que les justes ne peuvent pas fermer l’oeil et se font du mauvais sang pour tout. Autrement ils ne seraient pas justes.
[…]

Ca peut paraître pas sérieux, des poissons qui tirent un tapis à travers les airs, mais c’est la religion qui veut ça.
[…]

Monsieur Hamil paraissait tout triste. C’est ses yeux qui faisaient ça. C’est toujours dans les yeux que les gens sont les plus tristes.
[…]

Mon pays, ça devait être quelque chose comme l’Algérie ou le Maroc, même si je ne figurais nulle part du point de vue documentaire, Madame Rosa en était sûre, elle ne m’élevait pas comme Arabe pour son plaisir. Elle disait aussi que pour elle, ça ne comptait pas, tout le monde était égaux quand on est dans la merde, et si les Juifs et les Arabes se cassent la gueule, c’est parce qu’il ne faut pas croire que que les Juifs et les Arabes sont différents des autres, et c’est justement la fraternité qui fait ça, sauf peut-être chez les Allemands où c’est encore plus. J’ai oublié de vous dire que Madame Rosa gardait un grand portrait de Monsieur Hitler sous son lit et quand elle était malheureuse et ne savait plus à quel saint se vouer, elle sortait le portrait, le regardait et elle se sentait tout de suite mieux, ça faisait quand même un grand souci de moins.
[…]

– C’est pas nécessaire d’avoir des raisons pour avoir peur, Momo.
[…]

Chez nous il est interdit de représenter la figure humaine pour ne pas offenser Dieu, ce qui se comprend très bien, car il n’y a pas de quoi se vanter.
[…]

Elle a besoin de plus d’elle-même que les autres. Lorsqu’il n’y a personne pour vous aimer autour, ça devient de la graisse.
[…]

La loi c’est fait pour protéger les gens qui ont quelque chose à protéger contre les autres.
[…]

Les putes qui sont pour rien ne sont pas persécutées par la police, qui s’attaquent seulement à celles qui valent quelque chose.
[…]

Moi je pense que lorsqu’on vit avec quelqu’un de très moche, on finit par l’aimer aussi parce qu’il est moche. Moi je pense que les vraies mochetés sont vraiment dans le besoin et c’est là qu’on a le plus de chance.
[…]

Je comprendrai jamais pourquoi l’avortement, c’est seulement autorisé pour les jeunes et pas pour les vieux. Moi je trouve que le type en Amérique qui a battu le record du monde comme légume, c’est encore pire que Jésus parce qu’il est resté sur sa croix dix-sept ans et des poussières. Moi je trouve qu’il n’y a pas plus dégueulasse que d’enfoncer la vie de force dans la gorge des gens qui ne peuvent pas se défendre et qui ne veulent plus servir.

(Romain Gary, La Vie devant soi)


Un souvenir de Francis Scott Fitzgerald

Francis Scott Fitzgerald voit tous ces jeunes gens, et finalement il est touché car la jeunesse est son paradis perdu. Il s’approche d’eux, et tous remarquent cet homme qui s’avance vers la scène. Ils s’arrêtent, le regardent. Ils vont sûrement le reconnaître, être très émus de cette apparition de l’auteur du texte qu’ils répètent. Mais non, rien. Un jeune homme, visiblement agacé, peut-être le metteur en scène, n’apprécie pas l’interruption. Il demande à Fitzgerald ce qu’il fout là, dit que ça se fait pas d’entrer comme ça dans un théâtre. L’écrivain est surpris, mais après tout il a l’habitude de ne plus être reconnu. Il décline son identité, et c’est alors qu’une jeune femme, une très belle jeune femme d’ailleurs, avec de longs cheveux lisses, s’approche de lui. On peut lire tout l’étonnement du monde sur son visage quand elle prononce: „Mais on pensait que vous étiez mort”. (David Foenkinos, Les souvenirs)


Le retard sur les mots

Je voulais dire à mon grand-père que je l’aimais, mais je n’y suis pas parvenu. J’ai souvent été en retard sur les mots que j’aurais voulu dire. Je ne pourrai jamais faire marche arrière vers cette tendresse. Sauf peut-être avec l’écrit, maintenant. Je peux le lui dire, là.

(David Foenkinos, Les sovenirs)


Drumul

„Pour aller jusqu’à toi, quel drôle de chemin il m’a fallu prendre!”

(Patrick Modiano, „Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier”)


Cur

– Ce vei să faci aici, domnişoară? a întrebat-o pe studenta Jeny Bassa, care desenase nudul ca pe un nor pufos.
– Vreau să redau sufletul modelului…
– Ştii ce, desenează dumneata bine curul, că băşina iese singură!

(Anamaria Smigelschi, Gustul, mirosul şi amintirea)